L’optimisme relatif des dirigeants français

Septembre 2021

Interview de Christophe Catoir, membre du Comité exécutif du groupe Adecco et Président de Adecco (Rhône-Alpes)

Groupe franco-suisse spécialisé dans l'intérim, figurant sur la liste des 500 plus grandes sociétés mondiales du magazine Forbes


Que vous inspirent les réponses optimistes à la dernière Global CEO survey de PwC ?

Je ne suis pas surpris que les dirigeants français expriment un optimisme plus modéré que les dirigeants mondiaux face aux perspectives de croissance. La situation économique de la France d’avant crise, encore renforcée par la crise de Covid-19 (exportations en baisse, marché de l’emploi qui se contracte, un poids économique de la France qui a tendance à se réduire…) explique à mon sens cette relative modération de la part des dirigeants français. 

Il faut aussi noter que l’Etat, peut-être encore plus en France qu’ailleurs dans le monde, a joué son rôle de protection en limitant les effets de la crise. La France est le seul pays d’Europe à avoir couvert à 100 % le chômage partiel pendant autant de temps. A titre de comparaison, la couverture est de 60 % en Allemagne. 

Par ailleurs, alors que des pays comme les Etats-Unis durcissent leur politique fiscale, la France conserve voire accroit son attractivité vis-à-vis des entreprises : une pression fiscale en baisse conjuguée à un marché de l’emploi français favorable, où la main d’œuvre reste disponible et qualifiée.  

Même si l’on peut craindre le retour de phénomènes tels que les manifestations de Gilets jaunes dans un futur proche, la situation économique semble relativement maîtrisée à court terme et les perspectives de sortie de crise sanitaire offertes par les vaccins semblent rassurer les acteurs économiques. Le point de vigilance reste toutefois la sortie de crise économique et la maîtrise de la dette à plus long terme. 

« La France est exemplaire en matière de formation professionnelle et ne possède pas d’équivalent dans le monde. »

Quelle est votre perception des risques auxquelles sont exposées les entreprises françaises ?

Le risque cyber est bien présent et cette menace est avérée quel que soit le type d’entreprise. Ces menaces représentent une source de coûts très importante tant en prévention qu’en curation. Je ne suis pas surpris que l’excès de réglementation ressorte comme l’une des principales menaces perçues par les chefs d’entreprises français car il est certain que la France possède un niveau de réglementation très – trop – important, avec des règles qui changent souvent et qui viennent compliquer le business. 

La crise de Covid-19 a également eu pour effet de renverser les perceptions en matière de tiers de confiance. Alors que le politique occupait historiquement cette place, la montée de la menace populiste vient bouleverser les équilibres établis et l’entreprise devient le meilleur allié en temps de crise. 

Avec une culture sociale forte, l’Europe, et pas uniquement la France, place sans surprise la question du bien-être et de la santé des collaborateurs au cœur de la stratégie de gestion du personnel. Alors que les Etats-Unis ont connu près de 22 millions de chômeurs les trois premiers mois de la crise, l’Europe a mis en place des mesures de protection de l’emploi qui ont réduit les effets sur le marché du travail les premiers mois. Même des pays historiquement plus libéraux, comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, ont pris très vite des mesures protectrices centrées sur l’individu.

Quelle est l’urgence à redonner du sens et à revaloriser les métiers essentiels ?

Aujourd’hui, la France réussit encore trop peu à croiser les données entreprises avec celles du marché de l’emploi. Par ailleurs, la question du sens donné à l’emploi est fondamentale et se joue dès l’éducation initiale. Certains métiers, pourtant très porteurs comme chauffeur-livreur ou tourneur-fraiseur, sont en pénurie. Bien que valorisés financièrement et offrant plus de débouchés que des métiers mieux connotés, ils restent sous-considérés, voire dénigrés. 

Les Etats doivent se doter de filières industrielles d’avenir. Avec des géants mondiaux, les secteurs de la construction (Bouygues, Vinci) et du numérique (Capgemini, Altran) constituent selon moi des domaines pour lesquels la France possède de réels atouts.

« Les questions ESG sont systématiquement prises en compte par les candidats dans le processus de recrutement et impactent de façon majeure l’attractivité des entreprises. »

Quel rôle les compétences jouent-elles dans la sortie de crise ?

Les problématiques liées aux compétences n’ont pas été abordées ou presque durant les premiers mois de la crise par les entreprises et l’exécutif, à l’exception de certains secteurs d’activité très concernés par des transformations accélérées, comme l’automobile. Mais elles constituent aujourd’hui la préoccupation majeure des dirigeants. 

En tant qu’acteur du marché de l’intérim et du recrutement, nous observons une baisse importante de l’activité par rapport à 2019 (décroissance à deux chiffres) et les pénuries sur le capital humain retrouvent leur niveau d’avant crise. Le manque de compétences freine la reprise économique. En changeant son modèle, aujourd’hui centré sur des compétences dites hard skills, pour aller vers plus de formation professionnelle, l’Europe pourrait faire de cette menace une réelle opportunité. 

La France est exemplaire en matière de formation professionnelle et ne possède pas d’équivalent dans le monde. Les réformes de la formation professionnelle menées avant la crise ont constitué un réel atout. Notre pays s’est doté d’un système qui d’ici quelques années fera école dans d’autres pays. En effet, ces derniers se sont beaucoup souciés des investissements en matière technologique, digital ou data sans réellement se préoccuper de la thématique des compétences, donnant à la France une avance intéressante sur ce point. 

L’upskilling, qui se traduit entre autres par des dispositifs comme l’alternance, le compte personnel de formation (CPF) et l’accompagnement des chômeurs de longue durée, est mieux corrélé en France aux besoins de l’économie que dans d’autres pays. Le CPF constitue une réelle innovation française, qui n’a pour seul égal que le modèle mis en place à Singapour. En considérant l’investissement en formation comme un investissement qui doit comptablement s’amortir sur la durée, la France innove et sera bientôt imitée. 

Quelle place donner aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) ?

En matière d’ESG, il est certain que la gestion de la crise de Covid-19 a été beaucoup plus sociale que ne l’a été celle de 2008-2009. Je l’explique en partie par le rôle social que doivent désormais jouer les entreprises pour attirer les talents, et plus largement pour exister. Se préoccuper du climat et des problématiques sociales et sociétales est devenu une nécessité pour les entreprises, et non une option. Alors que les entreprises sont déjà soumises à des pénuries en matière de capital humain, elles doivent plus que jamais intégrer la dimension ESG pour attirer et conserver les talents. L’enjeu est bien de traduire en faits la question ESG et ne pas rester sur de la pure communication. 

La question du climat a mis plus de temps à arriver, alors que c’est une dimension plus facile à évaluer que l’impact sociétal, plus complexe à mesurer. Nous observons aujourd’hui que ces questions sont systématiquement prises en compte par les candidats dans le processus de recrutement, quels que soient les niveaux de poste, et impactent de façon majeure l’attractivité des entreprises.

Quels enseignements Adecco tire-t-il de la crise ?

Avec sa position pivot, à l’interface entre le candidat et l’entreprise, Adecco a un rôle à jouer sur la question de l’orientation professionnelle en faisant coïncider les motivations des candidats et les besoins des entreprises. Quant à l’Etat, son rôle est bien de créer les conditions à la compétitivité des entreprises (éducation initiale, amortissement de la formation) et à l’employabilité des citoyens. 

J’identifie deux enseignements majeurs liés à la crise. Tout d’abord, une majorité des entreprises a démontré une aspiration sociale beaucoup plus forte que par le passé, prouvant que leurs engagements d’avant crise n’étaient pas que de la communication. 

Par ailleurs, la crise de Covid-19 a obligé les entreprises à accélérer leurs transformations. Utilisée à bon escient, cette crise a permis de faire converger les efforts de transformation des différentes parties prenantes (salariés, investisseurs, chefs d’entreprises, acteurs de l’économie sociale et solidaire) pour en surmonter ensemble les effets. Une fois définie une destination claire pour l’après, la crise permet de fédérer et de se projeter.




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Amélie Wattel

Amélie Wattel

Associée - Responsable des Entreprises familiales, PwC France et Maghreb

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