Pénurie de main-d’œuvre, chômage élevé

Le plein-emploi est-il atteignable ?

Décryptage #2 - Novembre 2022

Analyse du marché de l’emploi : quels impacts pour l'économie ? 

Par Stéphanie Villers, Conseillère économique, PwC France et Maghreb.

La France en sortie de crise de Covid-19 se voit confrontée à des difficultés de recrutement dans de nombreux secteurs. La pénurie de main-d’œuvre devient une des préoccupations majeures des directions des entreprises. Alors que les 30 dernières années avaient été principalement marquées par l’ancrage structurel du chômage, aujourd’hui la coexistence d’un taux de chômage élevé et d’un nombre important de postes vacants interpelle.

La théorie nous enseigne que, pour atteindre l’adéquation entre la demande et l’offre de travail, il convient d’accroître les salaires pour que l’ajustement puisse se faire. Mais, en réalité, des frictions aux origines diverses empêchent cet équilibre : inadéquation entre les formations et les besoins de certaines entreprises, difficultés de recrutement dans les secteurs traditionnels en raison du manque d’attractivité et de valorisation de certains métiers, désertion de salariés rebutés par les contraintes inhérentes à certains secteurs, comme la restauration, séquelles de la crise de Covid-19 qui empêchent les entreprises d’offrir des rémunérations attractives pour attirer de nouveaux talents... 

Enfin, l’objectif du plein-emploi risque d’être contrarié par les perspectives d’une croissance moins dynamique et par la lutte contre l’inflation qui impacte à terme l’équilibre du marché du travail. Résorber la hausse des prix peut entraîner un risque de recrudescence du chômage.


Aurélie Picosson : Bonjour et bienvenue dans Décryptage, le podcast mensuel de PwC, pour décoder notre économie et ses mécanismes. Je suis Aurélie Picosson et tous les mois, j'accueille Stéphanie Villers, notre conseillère économique, pour une discussion autour d'une actualité de l'économie. Bonjour Stéphanie.

Stéphanie Villers : Bonjour Aurélie.

Aurélie Picosson : Ton dernier décryptage, à lire en intégralité sur le site de Let's Go France, est consacré à la pénurie de main d'œuvre et au chômage élevé en France. Cette coexistence semble un peu aberrante car le marché du travail en France connaît une embellie depuis 2018. Le taux de chômage a reculé pour atteindre, pour le deuxième trimestre 2022, 7,4 % de la population active, son plus bas niveau depuis plus d'une décennie. Comment peut-on expliquer cette situation ?

Stéphanie Villers : Cette baisse du chômage s'explique à la fois par la très forte progression des créations d'emploi et par le soutien inédit de l'Etat. Rappelez-vous, pendant la crise sanitaire, il y a eu tout ce qu'on a appelé le financement du chômage partiel. En 2021, on a recensé plus de 600 000 emplois nets créés. C'était du jamais vu, en tout cas depuis très longtemps. Il faut quand même noter qu'un tiers de ces créations d'emplois s'explique par le développement de l'alternance. Il y a eu une prime exceptionnelle de 8 000 € pour l'embauche d'un alternant et c'est ce qui a véritablement soutenu cette embellie sur le marché de l'emploi.

Aurélie Picosson : Et en 2022, en termes d'emploi et de chômage, où en sommes-nous ?

Stéphanie Villers : Sur le premier trimestre 2022, les créations d'emplois ont été moins dynamiques mais en fait suffisantes pour maintenir un taux d'emploi à un niveau historiquement bas. On recense à peu près 180 000 emplois nets créés sur les six premiers mois de l'année et ces créations ont été particulièrement dynamiques dans le secteur tertiaire marchand.

Aurélie Picosson : En France, on a moins de chômage mais ce n'est pas terrible par rapport aux autres pays de l'OCDE. N'est-ce pas ?

Stéphanie Villers : Oui, exactement. La comparaison avec nos partenaires nuance l'embellie française. Si on regarde les États-Unis, mais aussi le Royaume-Uni ou encore l'Allemagne, sans oublier bien sûr le Japon, on voit qu'ils sont dans une situation de plein emploi, c'est-à-dire avec un taux de chômage égal ou inférieur à 5 % de leur population active.

Aurélie Picosson : Le plein emploi, c'est lorsque le taux de chômage est inférieur à 5 % sur le marché du travail. Est-ce bien cela ?

Stéphanie Villers : Tout à fait. C'est ce que nous dit l'Organisation Internationale du Travail. Le plein emploi est atteint quand le taux de chômage est inférieur à 5 %. Mais qu'est-ce que le plein emploi ? C'est quand on est dans une situation où il n'existe pas de difficultés pour un travailleur à trouver un poste. Le plein emploi impose quand même un taux de chômage incompressible qui correspond aux délais nécessaires pour une personne pour retrouver un nouvel emploi, parce qu'il faut que cette personne dépose une candidature et qu'elle soit sélectionnée. Ce délai, en général, est estimé de trois à six mois. Donc, ce taux de chômage, qui est incompressible, varie quand même d'un marché du travail à l'autre, c'est-à-dire d'un pays à l'autre. On n'a pas tous le même niveau de plein emploi. Ceci dépend en fait des imperfections récurrentes sur certains marchés du travail. Par exemple, en France, on a un manque de mobilité, donc ça pèse sur notre capacité à atteindre ce niveau de plein emploi. Pour autant, pour affiner les comparaisons internationales, il ne faut pas uniquement s'arrêter sur le taux de chômage, mais élargir le spectre et regarder le niveau de sous-emploi. Le sous-emploi correspond aux personnes qui subissent par exemple le temps partiel. Et on sait qu'en Allemagne ou en Angleterre, le temps partiel est très développé. Et puis il y a aussi un autre critère qui est la part des personnes découragées. Ce sont des personnes qui renoncent à chercher un emploi alors qu'elles voudraient travailler. Or, ces personnes-là, en fait, sortent des radars et vont dans ce qu'on appelle le halo du chômage. Celui-ci est très important, par exemple aux États-Unis ou encore en Italie.

Aurélie Picosson : Le taux de chômage en France est à 7 %. Il est plus élevé par rapport aux autres pays développés, mais il semble que nous ayons également des problèmes de recrutement.

Stéphanie Villers : Oui. Au total, la Dares a recensé plus de 360 000 emplois vacants sur le deuxième trimestre 2022. Ce nombre d'emplois vacants a augmenté très fortement puisqu'il est en hausse de 72 % par rapport à la période d'avant crise COVID. Si on creuse un peu, par rapport au quatrième trimestre 2019, le nombre de postes vacants a augmenté de 99 % dans l'industrie, de 76 % dans le tertiaire non marchand et de 66 % dans le tertiaire marchand.

Aurélie Picosson : Comment peut-on expliquer la coexistence d'un taux de chômage élevé et d'un nombre important d'emplois vacants ?

Stéphanie Villers : Le bon sens se heurte à la réalité des chiffres. Avec un taux de chômage à 7,4 % de la population active qui correspond concrètement à 2,3 millions de personnes à la recherche d'un emploi. En fait, il est difficile de justifier cette persistance d'un nombre important de postes vacants. On pourrait par exemple imaginer que près de 300 000 personnes sans emploi sortent des radars du chômage s'ils se tournaient vers ces postes non pourvus. Pourtant, il y a une enquête de la Banque de France qui nous indique que 57 % des entreprises interrogées rencontrent des difficultés de recrutement.

Aurélie Picosson : Mais si on augmentait les salaires de ces postes non pourvus, ne serait-ce pas une solution ?

Stéphanie Villers : C'est ce que la théorie nous enseigne. Pour atteindre l'adéquation entre l'offre et la demande, c'est simple, il faut faire un ajustement par les prix. Et dans le cas du marché du travail, c'est bien sûr accroître les salaires pour atteindre cet équilibre offre-demande. Mais en réalité, il y a des frictions aux origines diverses qui empêchent cet équilibre.

Aurélie Picosson : Qu'est-ce qu'on entend par frictions ? Quelles sont-elles ?

Stéphanie Villers : Déjà, les entreprises les plus fragiles ont du mal à offrir des salaires attractifs. On observe qu'elles proposent des rémunérations moins élevées que les entreprises qui déclarent ne pas avoir de difficultés de recrutement. Alors faisons un retour en arrière. Rappelons-nous de la période COVID où l'Etat est venu, par ces mesures de soutien, aider les entreprises et a permis la survie d'un grand nombre d'entre elles. Ces entreprises ont pu passer la crise sans mettre la clé sous la porte, mais certaines d'entre elles avaient déjà des difficultés financières avant même cette crise sanitaire. Or, ce sont ces entreprises qui se sont retrouvées artificiellement maintenues en vie par la manne publique. Et en sortie de crise, elles n'ont pas pu offrir des rémunérations compétitives, contrairement à celles qui allaient mieux. Ce sont elles qui se retrouvent pénalisées dans leur capacité d'embauche. La Banque de France nous indique qu'entre septembre 2021 et août 2022, le nombre de défaillances d'entreprises a baissé de 30 % par rapport à 2019, soit avant le début de la crise sanitaire.

Aurélie Picosson : Le nombre de dépôts de bilan est donc beaucoup moins important qu'il ne devrait l'être.

Stéphanie Villers : Tout à fait. On pourrait se réjouir de la baisse du nombre de dépôts de bilan, mais elle masque l'émergence d'entreprises dites "zombies". Ce sont des entreprises qui ont un réel manque de profitabilité et qui, par effet ricochet, font face à des difficultés de recrutement.

Aurélie Picosson : Est-ce que l'inadéquation des compétences est un autre type de friction ?

Stéphanie Villers : Oui, il y a, effectivement des frictions qui peuvent découler d'un décalage entre les compétences recherchées par les entreprises et les compétences détenues par les candidats. Certaines entreprises sont par exemple à la recherche d'expertises très pointues. Elles sont à l'affût de profils rares. C'est le cas, par exemple, des entreprises dans les secteurs de pointe. Mais pour autant, on voit bien que le manque de formation ou de compétences ne donne qu'une explication très partielle de la pénurie de l'emploi. Parce que moins de 50 % des salariés disposent d'un diplôme correspondant précisément à la spécificité du métier exercé.

Aurélie Picosson : Et il y a aussi un manque d'attractivité de certains secteurs.

Stéphanie Villers : Oui, les difficultés de recrutement apparaissent surtout dans les secteurs où les postes proposés semblent les moins valorisés et les moins attractifs. C'est le cas, par exemple dans la santé, on manque d'infirmiers, mais aussi dans les transports, la mécanique, on manque de carrossiers, de mécaniciens, le service à la personne, notamment avec le secteur de la dépendance où il y a de très fortes tensions. Et puis, bien sûr, les emplois manuels qualifiés. On recherche des couvreurs, des plombiers, des chauffagistes et des menuisiers.

Aurélie Picosson : D'accord. Mais tous ces métiers ont aussi un manque de mixité, en quelque sorte. Est-ce également un frein ?

Stéphanie Villers : Oui. Le manque de mixité dans certains métiers peut être un frein au recrutement. Par exemple, les assistants maternels sont à 99 % des femmes. À l'inverse, dans les métiers du bâtiment, les hommes représentent 99 % des postes. Dans les deux cas, si on recherchait la mixité, ça permettrait bien sûr d'élargir le spectre des candidats. Et ça pourrait être un élément de réponse qu'il faudrait bien sûr associer quand même avec une revalorisation salariale et des meilleures conditions de travail. On a par exemple aussi dans le secteur de l'hôtellerie et la restauration, des freins liés aux horaires de travail malgré une offre de main d'œuvre qui est relativement abondante. En France, on a aussi un autre problème, c'est la faible mobilité géographique. La mobilité résidentielle est moins élevée que dans les pays d'Europe et en particulier les pays du Nord. Ceci peut expliquer un chômage structurel plus important. On a enfin le problème du prix du logement et des trajets quotidiens. Ce sont des paramètres qui viennent complexifier l'embauche. Les temps de transport demeurent un handicap pour les personnes qui recherchent à concilier vie privée et vie professionnelle. Le développement du télétravail apporte bien sûr un élément de réponse, mais tout ne peut pas se résoudre par le travail à distance.

Aurélie Picosson : Si on réussit à lutter contre ces frictions sur le marché du travail, la France peut-elle aller vers le plein emploi ?

Stéphanie Villers : Il faut regarder la conjoncture en premier lieu et actuellement, les entreprises naviguent entre deux eaux. Elles continuent de surfer sur l'acquis de croissance de 2021. Mais elles font face quand même à de fortes pressions sur les coûts de production, notamment à cause de la flambée de la facture énergétique. Cette facture pèse sur leur activité. On voit aussi que les perspectives économiques sont en train de s'assombrir. En France, on a eu une croissance du PIB de 0,2 % au troisième trimestre. Sur les trois prochains mois, véritablement, la croissance va marquer le pas. Elle sera nulle. Dans ce contexte, on voit bien que les créations d'emplois devraient ou vont ralentir et ça devrait aboutir à stabiliser le taux de chômage en fin d'année, mais il n'y aura pas de baisse du taux de chômage. Et ensuite, si on regarde la théorie économique, celle-ci nous enseigne que lorsqu'une banque centrale veut lutter contre l'inflation, ça induit presque mécaniquement une augmentation du taux de chômage. C'est la courbe de Phillips qui a mis en évidence cette corrélation négative entre le taux de chômage et le taux d'inflation.

Aurélie Picosson : Le lien entre la baisse du chômage et l'augmentation de l'inflation ne me semble pas évident. Peux-tu faire un petit rappel ou nous l'expliquer ?

Stéphanie Villers : Oui. Par exemple, lorsqu'on veut lutter contre l'inflation, ce qui est le cas actuellement, la banque centrale augmente ses taux d'intérêt. Mais lorsque les taux d'intérêt augmentent, les entreprises vont être moins amenées à vouloir s'endetter pour financer de nouveaux projets. Elles vont moins vouloir moderniser leur appareil productif et donc vont vouloir moins embaucher. C'est donc par cette politique monétaire de hausse des taux d'intérêt pour lutter contre l'inflation qu'on se retrouve in fine avec une augmentation du taux de chômage. Et c'est ce qu'on est en train de vivre actuellement. En tout cas, c'est ce que la BCE nous dit parce qu'elle nous a bien expliqué qu'elle voulait absolument juguler l'inflation européenne qui est trop forte actuellement pour elle puisqu'elle est bien au-dessus des 2 %. Elle atteint 9,9 % au mois de septembre.

Aurélie Picosson : On a bien compris que la France va avoir du mal à moyen terme à atteindre le plein emploi mais à court terme, les salariés voient leur facture énergétique augmenter. Ils réclament donc des augmentations salariales. Comment répondre à leurs attentes ?

Stéphanie Villers : Les entreprises font face à un dilemme parce qu'on a vu que la conjoncture n'était pas très bonne et que les perspectives devenaient un peu plus sombres que par le passé. Or, le problème est que le salaire de base n'est pas flexible à la baisse donc les augmentations de salaires sont pérennes. Cela peut bloquer les entreprises qui voient certains nuages arriver et qui craignent pour la rentabilité de leurs entreprises à venir.


Aurélie Picosson : On a vu récemment que les entreprises peuvent proposer des primes exceptionnelles ou des bonus.

Stéphanie Villers : Oui, tu as tout à fait raison. Il y a toutes ces options qui sont à disposition des entreprises. Il y a, comme tu le disais, les bonus, les primes, mais il y a aussi l'épargne salariale. Les entreprises peuvent développer la participation et l'intéressement. Il y a aussi l'actionnariat salarié à explorer. Les entreprises ont entre leurs mains beaucoup de dispositifs à explorer pour répondre aux réclamations des salariés qui font face à de vraies augmentations de dépenses et contraintes. On a vu les dépenses de chauffage, de transport, d'alimentation. Ce sont des postes qui sont en forte augmentation.

Aurélie Picosson : Merci beaucoup Stéphanie pour cet éclairage. Merci à tous pour votre écoute et rendez-vous dans un mois pour le prochain décryptage.

Marché de l’emploi : le chômage en baisse constante

Le marché du travail en France a connu une embellie à partir de 2018. Hormis un passage à vide lié à la période pandémique, le taux de chômage a peu à peu reculé pour atteindre, pour le deuxième trimestre 2022, 7,4 % de la population active - soit son plus bas niveau depuis plus d’une décennie. Il demeure inférieur de 0,8 point à celui d’avant la crise sanitaire (fin 2019).

7,4 % : taux de chômage au 2e trimestre 2022

2021 : mise en pause forcée de l’économie

Cette décrue du chômage s’explique par la très forte progression des créations d’emplois et le soutien inédit pour maintenir l’emploi pendant la crise sanitaire. En 2021, près de 600 000 emplois ont été créés (+591 000 exactement). Ce rebond faisait suite à une année noire marquée par plus de 200 000 destructions d’emplois (-217 000). 

La mise en pause forcée de l’économie pendant la crise sanitaire avait fait craindre des faillites en chaîne entraînant une recrudescence du chômage. Les mesures inédites du « quoiqu’il en coûte » ont permis de limiter la casse en préservant l’emploi à travers notamment la prise en charge par l’État du chômage partiel. Ce plan vertueux a, à la fois, permis aux salariés de rester dans les effectifs de leur entreprise mais a par ailleurs créé les conditions de rebond au moment où l’activité s’est remise en état de marche.

Emploi : quels sont les secteurs les plus dynamiques en France ?

Le marché de l’emploi en France a été ainsi porté par cette dynamique. Par ailleurs, notons qu’un tiers de ces créations d’emplois s’explique par le développement de l’alternance. La prime exceptionnelle de 8 000 euros pour l’embauche d’un alternant associée à la fin des restrictions sanitaires expliquent en partie cette embellie sur le marché de l’emploi.

Sur le premier semestre 2022, les créations d’emplois ont été moins dynamiques mais suffisantes pour maintenir un taux de chômage à un niveau historiquement bas. 180 000 postes ont été créés sur les six premiers mois. Le secteur tertiaire marchand hors intérim demeure le secteur le plus dynamique en matière de créations d’emplois. Le secteur de l’hébergement-restauration tire son épingle du jeu enregistrant sur le deuxième trimestre 2022 des créations d’emplois record (+29 800 emplois), suivi par le secteur des services aux entreprises (+24 200 emplois) et l’information-communication (+15 100 emplois).

180 000 emplois créés au 1e semestre 2022

La comparaison avec nos partenaires européens nuance l’embellie française

Une comparaison avec les taux de chômage de nos partenaires principaux vient ternir les avancées réalisées sur le front de l’emploi en France. Les États-Unis, le Royaume-Uni ou encore l’Allemagne, sans oublier le Japon, se retrouvent en situation de plein-emploi avec un taux de chômage égal ou inférieur à 5 % de leur population active.

En France, avant la crise sanitaire, nombreux étaient les économistes à considérer que compte tenu des rigidités du marché du travail, le taux de chômage incompressible ne pouvait être inférieur à 7 % de la population active. 

La France, rigide face au marché de l'emploi

Le manque de flexibilité a souvent été mis en avant, notamment au travers des coûts de licenciement trop élevés. Ces derniers ont pénalisé l’embauche. Alors qu’ils devaient à l’origine jouer le rôle de pare-feu contre le chômage, ils ont eu un effet inverse en incitant les entreprises à moins recruter pour éviter des coûts de rupture de contrat trop importants.

7 %, le taux de chômage incompressible de la France ?

La réforme du marché du travail lancée en 2017 (Ordonnances Macron) entendait alors répondre à ces rigidités en simplifiant sa réglementation, en décentralisant le système de négociation collective et en rendant les procédures de licenciement moins coûteuses ou au mon prédictibles. L’allègement de ces coûts devait, inversement, faciliter l’embauche. Les entreprises ont salué cette initiative et la progression des créations d’emplois peut ainsi trouver son explication grâce à cette nouvelle flexibilité. Mais, malgré ces avancées, la France demeure, selon l’OCDE, l’un des pays développés qui affichent les plus fortes rigidités sur le marché du travail.

Sous-emploi : qu'en est-il ?

Au demeurant, pour affiner les comparaisons internationales, il convient de prendre en compte à la fois le niveau de sous-emploi, qui correspond aux personnes subissant le temps partiel, et la part des personnes découragées, qui renoncent à chercher un emploi et qui sortent des radars en faisant partie de ce qu’on appelle le halo du chômage.

Ces personnes considérées comme inactives alors qu’elles souhaitent travailler sont particulièrement nombreuses, par exemple, en Italie avec près de trois millions de personnes recensées. De même, au Royaume-Uni, où le taux de chômage est très faible, le sous-emploi reste élevé compte tenu du recours aux emplois précaires (contrats zéro heure notamment) et s’est traduit par des ajustements à la baisse à la fois des horaires de travail et des salaires. In fine, l’analyse du marché du travail doit être appréhendée dans son ensemble intégrant d’autres critères que celui du chômage, la précarité de l’emploi étant l’autre volet à prendre en compte.



Qu’est-ce que le plein-emploi ?

Le plein-emploi est une situation où il n’existe pas de difficulté pour un travailleur à trouver un emploi. Le plein-emploi impose un taux de chômage naturel incompressible qui correspond au délai nécessaire pour une personne de trouver un autre poste (recherche, candidature, sélection). Ce délai est en général estimé entre trois et six mois.

Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), le marché du travail est en situation de plein-emploi quand le taux de chômage est inférieur à 5 %. Ce taux de chômage d’équilibre, encore appelé frictionnel, varie selon les conditions de marché. Il est aussi partiellement dû à certaines imperfections récurrentes du marché du travail (informations imparfaites entre les recruteurs et les candidats, manque de mobilité, absence de transparence).

De plus en plus d’études sont réalisées pour analyser ces frictions sur le marché du travail. Alors que très longtemps, il a été considéré inefficace de vouloir agir sur cette partie frictionnelle du chômage, aujourd’hui de nombreuses recherches ont démontré que les taxes, les subventions, les allocations-chômage, le salaire minimum agissent sur ce chômage d’équilibre et expliquent les divergences internationales entre les taux de chômage de long terme.


Une pénurie de main-d’œuvre persistante

Si l’année 2021 a été marquée en France par une croissance du PIB soutenue à 7 % et un recul du taux de chômage, elle a, en outre, mis en évidence un phénomène peu observé jusqu’alors, la difficulté de recrutement. Nombreuses sont les entreprises à faire face à des pénuries de main-d'œuvre. La Dares observe des tensions à l’embauche dans la quasi-totalité des secteurs. Les tensions les plus fortes sont recensées dans les métiers du bâtiment, de l’industrie, de l’informatique et des télécommunications, ainsi que dans les métiers de la santé (en particulier les infirmiers). 

7 métiers sur 10 en tension forte ou très forte en 2021

Le nombre de postes vacants dans l’emploi total continue de croître sur la première partie de l’année 2022 alors même que la situation économique se dégrade avec notamment la résurgence de l’inflation. Au total, 362 800 emplois vacants ont été comptabilisés au deuxième trimestre 2022. Ainsi, le nombre d’emplois vacants augmente très fortement à +72 % par rapport à la période d’avant la crise de Covid-19. Par rapport au 4e trimestre 2019, le nombre de postes vacants a augmenté au deuxième trimestre 2022 de 99 % dans l’industrie, 76 % dans le tertiaire non marchand, 66 % dans le tertiaire marchand et 54 % dans la construction, selon les chiffres de la Dares.

362 800 emplois vacants au 2e trimestre 2022

Comment expliquer la coexistence d’un taux de chômage élevé et d’un nombre important d’emplois vacants ?

Le bon sens se heurte à la réalité des chiffres. Avec un taux de chômage à 7,4 % de la population active, qui correspond concrètement à 2,3 millions de personnes à la recherche d’un emploi, il est difficile de justifier la persistance d’un nombre aussi important de postes vacants. On pourrait imaginer que près de 300 000 personnes sans emploi sortent des radars du chômage s’ils se tournaient vers ces postes non pourvus. Pourtant, selon une enquête menée en août 2022 par la Banque de France, 57 % des entreprises interrogées indiquent rencontrer des difficultés de recrutement. Cette tendance semble décroître légèrement mais demeure une inquiétude pour cette rentrée 2022. 

57% des entreprises françaises ont des difficultés à recruter

La théorie nous enseigne que pour atteindre l’adéquation entre la demande et l’offre, il convient d’accroître les salaires pour que l’ajustement puisse se faire, c’est-à-dire que les offres d’emplois provenant des entreprises puissent satisfaire les demandes d’emplois des ménages. Mais, en réalité, des frictions aux origines diverses empêchent cet équilibre.

Les entreprises les moins profitables offrent des rémunérations plus faibles

Les entreprises les plus fragiles ont du mal à offrir des salaires attractifs. Elles proposent ainsi des rémunérations moins élevées que les entreprises qui déclarent ne pas avoir de difficultés de recrutement. 

Les mesures de soutien en trésorerie mises en place depuis la période Covid ont permis la survie d’un grand nombre d’entreprises, en particulier celles qui avant même la pandémie souffraient d’un manque de rentabilité. Les prêts garantis par l'État (PGE), la prise en charge du chômage partiel, ainsi que des cotisations sociales et d’une partie du chiffre d’affaires ont été autant de soutien qui ont permis aux entreprises de passer la crise sans mettre la clé sous la porte. Certaines d’entre elles, notamment celles déjà en situation financière délicate avant la crise sanitaire, se sont retrouvées artificiellement maintenues en vie par cette manne publique. 

Augmentation du nombre de défaillances : quels impacts sur l’embauche ?

En sortie de crise, lorsque les entreprises ont pu reprendre leur activité, les plus fragiles se sont remises en état de marche mais, faute de pouvoir offrir des rémunérations compétitives, se retrouvent pénalisées dans leur capacité d’embauche.

Selon la Banque de France, entre septembre 2021 et août 2022, le nombre de défaillances d’entreprises était en repli de 30,7 % par rapport à 2019, soit avant le début de la crise sanitaire. Les défaillances restent donc à un niveau très faible par rapport au niveau pré crise du Covid-19. On pourrait sans doute se réjouir de la baisse du nombre de dépôts de bilan mais elle masque l’émergence d’entreprises dites zombies. Ces entreprises qui se caractérisent par leur manque de profitabilité sont précisément celles qui peuvent faire face à des difficultés de recrutement.

Inadéquation des compétences, manque d’attractivité

Les difficultés de recrutement peuvent découler d’un décalage entre les compétences recherchées par les entreprises et les compétences détenues par les candidats.

Certaines entreprises sont à la recherche d’expertises très pointues sans pouvoir trouver les candidats aux compétences requises. Les entreprises dans les secteurs de pointe, très productives, à l’affût de profils rares (ingénieurs en électronique, secteur du numérique ou encore dans la bio-industrie) ont donc du mal à embaucher. Pour autant, le manque de formation ou de compétences ne donne qu’une explication très partielle à la pénurie de l’emploi. En effet, la spécificité d’une formation n’est pas déterminante en France. Moins de 50 % des salariés disposent d’un diplôme correspondant précisément à la spécificité du métier exercé.

Les difficultés de recrutement en France 

C’est davantage dans les secteurs où les postes proposés semblent les moins valorisés ou attractifs que les difficultés de recrutement apparaissent. Selon Pôle emploi, les métiers où les tensions à l’embauche sont les plus prégnantes se concentrent dans la santé (infirmiers, pharmaciens), les transports (conducteurs), la mécanique (carrossiers, mécaniciens), le service à la personne et les emplois manuels qualifiés (couvreurs, plombiers, chauffagistes, menuisiers, etc.).

Pénurie de main-d'oeuvre : valorisation, qualification, mixité et mobilité géographique

Le manque de valorisation et d’attractivité a entraîné un moindre intérêt pour certains métiers expliquant en partie la pénurie de main-d'œuvre. Les recruteurs font face à un panel restreint de candidats qui disposent des compétences nécessaires pour ces emplois qualifiés. Une étude de l’OCDE démontre que 34,2 % des personnes occuperaient en France un poste pour lequel leur niveau de qualification serait soit au-dessus (23,5 %) soit en dessous (10,6 %) du niveau requis.

Mais au-delà de la qualification, le manque de mixité de certains métiers constitue un frein au recrutement. Ainsi, les assistants maternels sont à 99 % des femmes, tandis que les hommes représentent 95 % des métiers du bâtiment. Dans les deux cas, rechercher la mixité permettrait d’élargir le spectre des candidats et pourrait être un élément de réponse à associer à une revalorisation des rémunérations et à de meilleures conditions de travail. Dans le secteur de l’hôtellerie et la restauration, les horaires de travail restent un frein au recrutement malgré une main-d'œuvre relativement abondante.

La faible mobilité géographique reste de même un frein au recrutement. En France, la mobilité résidentielle est moindre que dans les pays d’Europe du Nord et peut expliquer un chômage structurel plus important. Le prix du logement et les trajets quotidiens sont de plus en plus de paramètres qui viennent complexifier l’embauche. Les temps de transports demeurent un handicap pour les personnes qui cherchent à concilier au mieux vie privée et vie professionnelle. Le développement du télétravail apporte un élément de réponse même si tout ne peut être résolu par le travail à distance. 

La France peut-elle atteindre le plein-emploi ?

Après avoir identifié les raisons des difficultés de recrutement qui pourraient être en partie résolues par des revalorisations salariales ou de meilleures conditions de travail, il convient de se tourner vers notre niveau de chômage. Le taux de chômage peut-il atteindre 5 % de la population active ? En d’autres termes, le plein-emploi est-il un objectif envisageable en France ?

Détérioration du climat des affaires et du climat de l’emploi

Nous avons vu qu’agir sur les rigidités du marché de l’emploi permet de faire baisser le chômage structurel. Pour autant, la conjoncture reste un indicateur incontournable pour anticiper les perspectives de développement des entreprises et donc leur besoin d’embaucher. Or, si le moral des entreprises reste au-dessus de sa tendance de long terme, les enquêtes de l’INSEE du mois de septembre 2022 indiquent une détérioration du climat des affaires en France.

France : la détérioration du climat des affaires

Les entreprises naviguent entre deux eaux. Elles continuent de bénéficier du résidu de croissance généré par la reprise de 2021, mais font face à des difficultés liées à un contexte géopolitique heurté et très incertain. La progression des coûts de production à travers la flambée de la facture énergétique pèse sur leur activité. Même si les difficultés d’approvisionnement semblent s’atténuer, les perspectives économiques s’assombrissent. Après une croissance du PIB de +0,2 % au troisième trimestre 2022, les trois derniers mois de l’année devraient marquer le pas, enregistrant une croissance nulle. Dans ce contexte, les créations d’emplois au deuxième semestre devraient ralentir et aboutir à stabiliser le taux de chômage en fin d’année.

Baisse du chômage et progression de l’inflation : les conséquences pour le marché de l’emploi ?

Notons par ailleurs que les conditions de financement des entreprises vont se durcir peu à peu et rendre moins attractif le recours à l’emprunt. La BCE s’est lancée depuis juillet dans une politique de durcissement monétaire afin de mieux contrôler l’inflation. Les entreprises savent que les taux d’intérêt vont continuer de progresser. Or, pour envisager les perspectives de croissance et de chômage pour 2023, regardons les enseignements de la théorie économique. Une relation inverse a été mise en évidence par A.W. Philipps (1953) entre le taux d’inflation et le taux de chômage.

Taux d’inflation et taux de chômage : une corrélation négative

Même si la corrélation entre ces deux facteurs reste faible, car d’autres facteurs viennent altérer cette relation, on peut observer néanmoins qu’en période de baisse du chômage, l’inflation a tendance à progresser. En effet, les entreprises qui sont confrontées à une moindre disponibilité de la main-d’œuvre sont susceptibles de proposer des salaires plus élevés pour attirer les talents. Pour maintenir leurs marges, les entreprises sont amenées alors à répercuter les hausses salariales sur les prix de vente (cf. graph ci-dessous). Inversement, la lutte contre l’inflation, qui se traduit par une hausse des taux d’intérêt, va contraindre la dynamique économique et, par effet ricochet, les entreprises vont être moins disposées à embaucher.

La question des rémunérations : ne pas s’arrêter au salaire de base

Seule une modération salariale pourrait inciter les entreprises à conserver leur masse salariale en période de moindre croissance. Certaines entreprises ont déjà opté pour cette stratégie : elles préfèrent conserver leurs effectifs pour, une fois passée la crise énergétique, disposer du capital humain nécessaire pour rebondir. Ce qui explique en partie la stabilité du taux de chômage depuis le début de l’année 2022. Pour autant, le niveau d’inflation incite les salariés à réclamer des hausses de salaires.

Le salaire de base n’étant pas flexible à la baisse, il est difficile d’adapter cette rétribution aux fluctuations conjoncturelles. Ainsi, pour tenter de répondre aux demandes de revalorisations salariales, les entreprises peuvent agir sur la part flexible de la rémunération. Proposer des bonus, primes, mais aussi développer l’épargne salariale (participation, intéressement) reste des options à explorer pour répondre aux réclamations des salariés qui font face notamment à des dépenses contraintes en forte augmentation (chauffage, transports, alimentations, etc.). Ces composantes étant flexibles et réversibles, elles peuvent permettre aux entreprises de répondre aux besoins de leurs salariés sans les contraindre sur le moyen/long terme en cas de retournement de conjoncture. 

Pour autant, un taux de chômage élevé constitue un frein aux revendications salariales. Tant que l’inflation ne sera pas maîtrisée, la perspective d’atteindre le plein-emploi en France demeure contrariée. Comme nous l’avons vu, une baisse de l’inflation peut entraîner une montée du taux de chômage. Selon les estimations de la BCE, le taux d’inflation ne pourra être ramené à 2 % que d’ici 2024. Durant les deux prochaines années, baisser le nombre de sans-emploi risque d’être empêché par la politique de la BCE de lutte contre l’inflation. 

Pénurie de main d’oeuvre, chômage élevé : le plein emploi est-il atteignable ?

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Marion de Lasteyrie

Marion de Lasteyrie

Directrice Relations Extérieures et Communication, PwC France et Maghreb

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